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À l'occasion du cycle des rencontres Que se passe-t-il? développé par l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et la Ville de Paris, j'ai assisté en octobre 2025 à la conférence délivrée par Cyril Lemieux, sociologue et directeur d'études à l'EHESS, adressant la thématique Fake News et Complotisme : Comment renforcer l'esprit critique?.
Ce chercheur, d'ailleurs membre du Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités - Fonds Yan Thomas (LIER-FYT), a fourni à cette occasion des pistes de réflexion intéressantes sur le sujet, en reprenant le cas de la France, et je les explore de nouveau ci-dessous.
Contexte socio-historique
Lorsque les médias réinventent leurs modes de production et de diffusion, s'opère systématiquement un phénomène de panique morale au sein du grand public (1). Aux 18e et 19e siècles, les médias font face aux critiques des élites intellectuelles, ce qui amène l’opinion publique à devenir un nouveau principe d’autorité dont les journalistes se font les gardiens.
À la fin du 19e siècle advient la crise de la presse par son industrialisation : c'est la naissance des faits divers et des reportages, les journalistes deviennent salariés et les lecteurs passent de 25 milles à plus d’un million (2). Face à cela, les élites réactionnaires accusent les journaux d’abaisser le débat public et les élites progressistes accusent la presse de dépolitiser les classes populaires et de défendre les intérêts des grands groupes capitalistes. En conséquence, le professionnalisme des journalistes devient le nouveau principe d’autorité, menant à la loi du 29 mars 1935, issue du Rapport Brachard, qui reconnaît juridiquement le statut des journalistes et leur indépendance, et génère notamment un mouvement ‘anti-trust’ visant à empêcher la concentration des médias entre les mains d’entreprises, la création de monopoles et le contrôle des prix (3).
Au 20e siècle, la presse est alors considérée comme le ‘quatrième pouvoir’, ou davantage comme le contre-pouvoir institutionnalisé, garant de la démocratie, qui fait face aux trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) de l’État (4). Cependant, la crise d’internet vient critiquer les médias traditionnels en fournissant un espace propice à l’essor de l’auto-publication, de l’auto-promotion et des lanceurs d’alerte.
Nous arrivons aux années 2010 pour voir les stratégies commerciales se perfectionner, au travers notamment de la sponsorisation des contenus informatisés et du développement des algorithmes de recommandation qui génèrent des bulles informationnelles ('echo-chambers'), et enfin l’avènement du modèle économique de type ‘appâts à clics’ (‘clickbait’). Par la suite, ce sont les stratégies d’influence qui sont améliorées au service de la communication politique, de la propagande en faveur d’intérêts étrangers (ex. RT, Sputnik)(5) et des marchands de doute (6). La concentration de certains médias et leur utilisation pour servir des intérêts vêtus amènent enfin le grand public à reconsidérer l'indépendance des journalistes (7).
Accountability : l'impératif socio-politique
C’est dans le contexte décrit ci-dessus que se développent les mouvements sociaux de théories du complot, de post-vérité et de fake news, remettant en cause la crédibilité des masses. Il s’agit alors de développer des moyens pour résister à ces phénomènes de société, et face à la perte de confiance envers les journalistes et les entreprises de presse émerge un nouveau principe d’autorité : l’impératif de l’accountability, le devoir de rendre des comptes – et par ce biais la nécessité de transparence – appliqué à tous les acteurs publics et privés, notamment des médias, mais aussi des citoyen•ne•s.
Le 22 décembre 2018 est adoptée la loi “relative à la lutte contre la manipulation de l’information”, indiquant un mouvement de judiciarisation de la presse avec la modification de la liberté de communication, la lutte contre la diffusion de fausses informations, et l’éducation aux médias et à l’information (8).
En dehors d’un pouvoir étatique, l’impératif d’accountability prend tout son sens au regard des réseaux sociaux comme source première de diffusion massive de fausses informations et de manipulation de l’opinion publique, et indique à leurs détenteurs et aux fournisseurs d’accès à internet un devoir de coopération pour la transparence et la vérification collective.
Le défi actuel qui en découle concerne le développement de ces principes de régulation à toutes et tous. Quelles en sont les clés ?
Transmettre l’expérience de l’enquête de contradiction, et la rigueur du processus scientifique : transparent, reproductible (avec les mêmes données et conditions expérimentales) et répliquable (à travers de nouvelles conditions expérimentales).
Favoriser l’inversion de la charge de la preuve : face à un argument, chercher à fournir des contre-arguments et des preuves les soutenant pour assurer une prise de position/décision éclairée (9).
Développer des services de fact-checking : on peut retrouver à cet égard la rubrique Intox des Observateurs de France 24 (10), le service AFP Factuel de l’Agence France-Presse (11), ou encore la rubrique Les Décodeurs du journal Le Monde (12).
Déconstruire les bulles informationnelles en cherchant des perspectives et expériences en dehors de nos groupes (quête de l'altérité), et réguler les algorithmes sur internet et les réseaux sociaux.
Éduquer aux médias le plus tôt possible.
Ainsi, nous pouvons soutenir la pensée critique entre les communautés et au sein des nôtres. La nécessité de cohabiter des lieux nous impose de créer des espaces inclusifs de discussion et de débat afin d'aborder ces questions et de promouvoir ainsi une réflexion et une prise de décision éclairées et indépendantes.
Cet article a été écrit par Guillaume Bury le 30 mars 2026.
Cohen, S. (2011). Folk Devils and Moral Panics (1st ed.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203828250
Delporte, C. (2012). Popularité de la presse quotidienne (1890-1910). https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/medias/b301c6f3-73f9-4882-81c8-5b81d897a876-gazette-internet/article/75cf2df6-092e-4bae-acdc-ba1e99873479-popularite-la-presse-quotidienne-1890-1910 ; Joffredo, L. (2012). La révolution de la presse populaire. https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/medias/b301c6f3-73f9-4882-81c8-5b81d897a876-gazette-internet/article/aac922db-7d9f-484f-85f3-cf0d7cc80117-revolution-la-presse-populaire ; Taveaux-Grandpierre, K. (2001). De la transformation de la presse en industrie culturelle par la diffusion. Communication & Langages, 130(1), 86-99
Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. (2025). Rapport Brachard : enfin un statut pour les journalistes !. https://ccijp.fr/rapport-brachard-enfin-un-statut-pour-les-journalistes/ ; Brachard, E. (1935). Rapport. https://www.snj.fr/sites/default/files/documents/Rapport-Brachard.pdf
Kessler, D. (2012). Les médias sont-ils un pouvoir ? Pouvoirs, 143(4), 105-112. https://doi.org/10.3917/pouv.143.0105 ; Eveno, P. (2018). Le journalisme, quatrième pouvoir ?. https://www.vie-publique.fr/files/fiche_produit/pdf/3303330404065_EX.pdf ; Bulla, D. (2022). Fourth estate. In The SAGE encyclopedia of journalism (Vol. 4, pp. 675-679). SAGE Publications, Inc., https://doi.org/10.4135/9781544391199.n164
Reporters Sans Frontières. (2025). Propaganda Monitor : RSF publie son rapport sur la géopolitique de la propagande du Kremlin. https://rsf.org/fr/propaganda-monitor-rsf-publie-son-rapport-sur-la-géopolitique-de-la-propagande-du-kremlin ; Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. (2024). Portal Kombat : un réseau structuré et coordonné de propagande russe. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/portal-kombat-un-reseau-structure-et-coordonne-de-propagande-prorusse
Cf. Oreskes, N. & Conway, E. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Climate Change.
Kaciaf, N. (2022). La concentration des médias, un enjeu démocratique depuis la IIIᵉ République. https://theconversation.com/la-concentration-des-medias-un-enjeu-democratique-depuis-la-iii-republique-179502 ; Fengler, S. (2019). Accountability in Journalism. In The International Encyclopedia of Journalism Studies (eds T.P. Vos, F. Hanusch, D. Dimitrakopoulou, M. Geertsema-Sligh and A. Sehl). https://doi.org/10.1002/9781118841570.iejs0078
Légifrance. LOI n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000037847559/
Plantin, C. (2021). Charge de la preuve. https://icar.cnrs.fr/dicoplantin/charge-de-la-preuve/ ; Reverdy, T. (2021). Chapitre 22. L’inversion de la charge de la preuve. Antimanuel de management de projet : Composer avec les incertitudes (p. 225-228). Dunod. https://shs.cairn.info/antimanuel-de-management-de-projet--9782100812066-page-225?lang=fr ; Doury, M. (2025). Chapitre 5. La structure de l’argumentation. Argumentation : Analyser textes et discours (p. 143-172). Armand Colin. https://shs.cairn.info/argumentation--9782200640422-page-143?lang=fr
Les Observateurs. (2026). Intox. https://observers.france24.com/fr/tag/intox/
Agence France-Presse. (2026). AFP Factuel. https://factuel.afp.com
Le Monde. (2026). Les Décodeurs. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/